Les Juifs ultra-orthodoxes: une communauté à part en Israël

Le Postier 6 janvier 2012 à 11:19

Tensions - Les dernières manifestations de Juifs ultra-orthodoxes, les Haredim, en Israël sont le dernier épisode du conflit séculaire entre les laïcs et les religieux. L’affrontement est économique, politique, social et identitaire : il pose à l’Etat hébreu des questions existentielles.

Des habits de déportés, des étoiles jaunes « Jude » et des enfants les mains en l’air : la Shoah est de retour. Tel était le but des ultra-orthodoxes qui ont organisé une manifestation samedi 31 décembre, dans leur fief de Mea Shearim, à Jérusalem, pour protester contre la « persécution » dont ils seraient victimes.

A l’origine de cette provocation, une succession d’incidents qui ont ravivé les tensions entre juifs ultra-orthodoxes et juifs laïcs. Pendant l’automne, des soldats religieux sortirent des rangs pour ne pas écouter leurs camarades féminins chanter lors d’une cérémonie officielle. Fin décembre, une fillette de 8 ans, Na’ama Margolese a été agressée à Bet Shemesh, ville ultra-orthodoxe, parce qu’elle n’était pas « décente ». Ce dernier fait divers a suscité une vive émotion dans les médias israéliens.

Un Etat dans l’Etat

Les Haredim (littéralement, « Craignant-Dieu ») ont fait le choix d’une vie en interaction très limitée avec le reste de la société. Près de deux hommes ultra-orthodoxes sur trois n’occupent aucune activité professionnelle ; ils étudient à la Yeshiva, l’institut du Talmud, plutôt que d’aller travailler. Leurs communautés appliquent une stricte ségrégation sexuelle, et tendent à imposer leur mode de vie là où elles se trouvent.

Généralement méfiants envers l’Etat d’Israël, les ultra-orthodoxes disposent cependant de trois types d’aides gouvernementales : les bourses d’études délivrées par les Affaires religieuses, les allocations familiales, et « l’income support », réservée aux familles pauvres. Depuis le compromis passé entre Ben Gourion et les rabbins ashkénazes orthodoxes au moment de l’indépendance d’Israël, en 1948, ils sont dispensés de payer des impôts et d’accomplir le service militaire.

Ce statu quo est aujourd’hui remis en cause par la société israélienne laïque, qui critique à la fois l’archaïsme religieux des ultra-orthodoxes et leurs privilèges économiques.

L’indispensable parti Shass

Les ultra-orthodoxes sont organisés en deux principaux mouvements : le parti Shass, sépharade, et le parti Yahadut Hatorah (Judaïsme unifié de la Torah), ashkénaze. Ils représentent actuellement 16 sièges sur 120 dans l’actuelle Knesset. Leur programme est simple : défendre les privilèges de leurs communautés, et introduire des valeurs religieuses au sein de la société. A cause de l’émiettement du scrutin proportionnel, ils sont les partenaires nécessaires pour former des coalitions gouvernementales. Le leader du parti Shass, Elie Yishaï, actuel ministre de l’Intérieur, a ainsi participé aux affaires sous Benyamin Netanyahu en 1996, Ehud Barak en 2000, Ariel Sharon en 2001, Ehud Olmert en 2006 et de nouveau Netanyahu en 2009.

Les autres partis politiques israéliens tentent donc de faire bon ménage avec leurs partenaires religieux, avec plus ou moins de tolérance à leur égard. La droite libérale de Netanyahu, intransigeante sur la question palestinienne, s’appuie sur la tendance juive orthodoxe nationaliste, le « sionisme religieux » qui anime les colons et gagne l’armée, tout en essayant de modérer les ardeurs des ultra-orthodoxes qui bouleversent la société civile.

La gauche est traditionnellement plutôt laïque. Ariel Sharon avait fait supprimer le Ministère des Affaires religieuses, qui distribuait les bourses d’étudiants en Yeshiva, que son successeur Ehud Olmert s’est empressé de rétablir, pour former une coalition avec les religieux.

Aujourd’hui, le parti le plus virulent à l’égard des religieux est le mouvement nationaliste Israel Beitenou, du ministre des Affaires étrangères Avidgor Libermann. Son électorat russe est massivement laïc, et souhaite obtenir l’établissement d’un mariage civil en Israël.

Une bombe à retardement économique

En 2010, les ultra-orthodoxes représentaient 20 % des pauvres de l’Etat d’Israël, alors qu’ils ne constituent que 9 % de la population totale. Le salaire moyen d’une famille haredi, qui s’élève à 6 100 shekels contre 12 000 shekels (soit environ 2 400 euros) pour une famille israélienne, est donc constitué aux trois quarts par les allocations.

Financées à volonté par le gouvernement et par des mécènes, notamment des ONG américaines, tant juives que chrétiennes fondamentalistes, les communautés ultra-orthodoxes d’Israël ne sont incitées ni à travailler, ni à s’ouvrir au reste de la société. Leurs enfants sont scolarisés en interne. Or, le nombre moyen d’enfants par femme dans la communauté ultra-orthodoxe étant de 7,6, les Haredim vont passer du stade de minorité influente à celui de quart de la nation d’ici 2025. L’économie israélienne n’y résistera pas.

L’opinion divisée

Malgré l’écœurement suscité en Israël par les dernières manifestations ultra-orthodoxes, le public est loin d’avoir un avis tranché sur la question. Pour un certain nombre d’Israéliens, religieux ou laïcs, les Haredim ont le mérite de conserver le patrimoine spirituel du judaïsme.
Animé par des Israéliens francophones, le site JSS News a vu récemment s’affronter deux positions : d’un côté, une tribune de Nir Becker prônant la défense des ultra-orthodoxes au nom des arguments de l’unité nationale et de la sauvegarde de la judéité.

« Il est important de se rappeler qu’au-delà de nos différences, nous sommes encore un peuple. Nous sommes une petite nation qui ne peut pas se permettre de s’aliéner dans la haine…
… La population ultra-orthodoxe est le certificat d’assurance du peuple juif. De l’Himalaya à San Francisco, en passant par Israël et l’Europe, vous pouvez trouver de nombreux Israéliens qui ont abandonné leur héritage juif… Le public ultra-orthodoxe est la police d’assurance pour la persistance du peuple juif. Même quand la prime augmente, on ne renonce pas à une assurance-vie. »

De l’autre côté, Ramatkal signe un article virulent dont le titre est le cri du cœur de nombreux Israéliens laïcs : « Mais qu’ils rentrent en Pologne ! »

« … ces voyous, comme tout système mafieux, vivent selon des règles qui leur sont propres. Peu importe qu’ils fondent leurs règles sur une idéologie forte, celle-ci sera tout le temps contredite et combattue dès qu’elle viendra gêner leur mode de vie, et encore plus si celui-ci est prétendument basé sur des règles de “pureté”.
… on peut trouver triste que personne n’ait proposé à ces voyous, qui cassent et terrorisent également ceux qui osent conduire Shabat, de retourner vivre dans leurs Ghettos de Poniovitch, Mellah, Vilna, etc… Et là, on verrait ce qui se passerait si seulement quelqu’un de chez eux s’amusait à cracher sur une jeune polonaise “impudique”. »

L’identité d’Israël en question

Le conflit entre Tel Aviv, ville libérale laïque, et Jérusalem, cœur battant de l’ultra-orthodoxie, est plus largement celui de l’identité de l’Etat d’Israël, « Etat juif et démocratique » selon ses lois fondamentales. Laïcs comme religieux tiennent au caractère juif du pays, mais s’accordent de moins en moins sur la définition même du judaïsme officiel.

Sous l’épineux problème ultra-orthodoxe couve un conflit né d’une ambiguïté non-résolue, comme l’expliquait avec cynisme ou franchise un habitant du quartier de Mea Shearim (où vivent uniquement des Juifs ultra orthodoxes) au mensuel français Le Spectacle du Monde, en septembre 1982 :

« … les sionistes ont besoin de garder une image juive. Le juif américain mangeur de cochon et profanateur du Sabbat a besoin, quand il vient ici, de voir des gens qui ressemblent à des juifs. S’il n’y en avait pas, il ne viendrait pas. Alors, c’est une des raisons pour lesquelles l’Etat nous a ménagés jusqu’à maintenant… Mea Shearim, c’est la mauvaise conscience d’Israël. »

Le Postier

Photo: Flickr/Licence CC

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1 commentaire
  1. Axel Aupaix dit :

    Qui dois je citer comme auteur du texte ?

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